Derrière cette déconnexion entre développement et sécurité se profile l’ombre de l’Anthropocène. Les approches de développement fortement axées sur la croissance économique au détriment du développement humain équitable ont généré des inégalités flagrantes de plus en plus marquées et enclenché une mutation déstabilisatrice et dangereuse de la planète. Dans notre quête de développement, nous avons occulté le fait que nous faisions partie de la nature, d’où l’apparition de nouvelles menaces qui sont un sous-produit du développement : nouvelles menaces sanitaires, aggravation de l’insécurité alimentaire et fréquence accrue des catastrophes. Au-delà des effets de la pollution ou des zoonoses, le changement climatique devrait avoir à lui seul de lourdes répercussions sur la mortalité. En 2100, le nombre estimatif de décès liés au changement climatique (dans un scénario avec des émissions de gaz à effet de serre très élevées) pourrait être comparable à certaines des principales causes de mortalité actuelles (figure 3).
Le rapport revisite la conception de la sécurité humaine pour en tirer des enseignements pour l’Anthropocène.
Lorsqu’elle a été introduite en 1994, l’approche de la sécurité humaine a réorienté le débat sur la sécurité, en déplaçant le curseur de la sécurité territoriale vers la sécurité des personnes. Cette idée, approuvée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2012, a amené les experts de la sécurité et les gouvernants à regarder au-delà de la protection de l’État-nation pour protéger ce qui nous tient le plus à cœur, à savoir la satisfaction de nos besoins essentiels, notre intégrité physique et notre dignité humaine. Elle a souligné l’importance du droit d’autrui à vivre à l’abri de la peur, préservé du besoin et dans la dignité. Elle a mis en évidence le lien étroit entre la sécurité, le développement et la protection et l’autonomisation des personnes et des communautés.
Dans sa deuxième partie, le rapport examine comment la sécurité humaine est affectée par une nouvelle génération de menaces interdépendantes qui prennent forme dans le contexte de l’Anthropocène : les inconvénients des technologies numériques, les conflits violents, les inégalités horizontales et les défis évolutifs auxquels sont confrontés les systèmes de santé (figure 4).
C’est l’imbrication de ces menaces qui appelle une nouvelle approche permettant de dépasser le traitement compartimenté des problèmes lors de la conception ou de l’évaluation des politiques publiques.
Le rapport plaide pour un élargissement du cadre conceptuel de la sécurité humaine en ajoutant la solidarité aux stratégies de sécurité humaine fondées sur la protection et l’autonomisation proposées par le rapport Ogata-Sen (2003).
L’intégration de la solidarité signifie que la sécurité humaine à l’ère de l’Anthropocène doit aller au-delà de la protection des personnes et de leurs communautés pour intégrer systématiquement l’interdépendance entre les individus et entre les individus et la planète. En effet, le moteur de la sécurité humaine dans l’Anthropocène est la combinaison de la protection, l’autonomisation et la solidarité.
Par ailleurs, le rapport pose le constat alarmant que le sentiment d’insécurité humaine est associé à une faible confiance impersonnelle, qui n’a rien à voir avec la situation financière des individus.
Comment intégrer cette dimension de confiance – entre les personnes, entre les personnes et les institutions, entre les pays – dans notre approche de l’insécurité humaine ?
Le présent rapport considère que la capacité d’agir est au cœur du cadre élargi de la sécurité humaine (figure 5). La capacité d’agir nous rappelle que l’amélioration du bien-être ne doit pas être le seul élément à prendre en compte pour évaluer les politiques et les progrès réalisés. Elle nous permet également d’éviter le piège des solutions partielles, telles que la mise en place d’une protection sans prêter attention au risque de déresponsabilisation ou l’engagement en faveur de la solidarité en laissant certaines personnes sans protection.
2e partie